Berlinde De Bruyckere .Biennale di Venezia – Pavillon de la Belgique à Venise

01.06 jusqu'à 24.11.2013

Kreupelhout – Cripplewood Berlinde De Bruyckere expose au Pavillon de la Belgique de la 55ième édition de la Biennale de Venise une nouvelle œuvre in situ qui plaide pour la beauté dissimulée: « Kreupelhout – Cripplewood » (Fourré). Dans cette installation, qui remplit toute la salle, elle traite les thèmes ancestraux qui ont toujours dominé son œuvre : la vie et la mort, Éros et Thanatos, la force et la fragilité, l’angoisse et la protection, le désir et la souffrance, la solitude et l’union. Elle ne s’éloigne pas non plus de sa méthode de travail habituelle, qui consiste à couler des corps naturels à l’échelle de la réalité. Pas des animaux ou des hommes cette fois, mais des arbres : la souche noueuse et imposante d’un orme mort et quelques troncs et branches fibreux et sans écorce. Elle peint les moules avec de la cire rouge et bleuâtre – sa palette de l’anatomie humaine – et les remplit de fines couches de cire d’un blanc laiteux. Les fragiles moulages de bois mort qui en résultent ont une morphologie humaine troublante. Couchant ensuite les arbres de cire, elle les transforme en une masse abstraite de muscles, de tendons et d’os où transparaissent le sang, les veines et les boursouflures des blessures. De grands coussins viennent soutenir et protéger cet étrange corps étendu. La métamorphose de l’homme en arbre ou de l’arbre en homme est visible, mais retenue, comme inachevée.

La collaboration avec J.M. Coetzee Berlinde De Bruyckere voit sa contribution à la Biennale de Venise comme une commande qui doit être menée à bonne fin ; une attente à combler qui demande de la créatrice qu’elle approfondisse le contexte donné et le traduise en une sculpture complexe. Pour la guider dans cette tâche, elle a invité l’écrivain sud-africain et prix Nobel de Littérature J.M. Coetzee. « Non pas pour m’aider dans certains choix artistiques ou questions pratiques », lui écrit-elle, « mais comme source d’inspiration (…). Selon moi, c’est là que réside votre tâche (en votre qualité de commissaire) : me donner quelque chose qui me nourrisse, que je puisse digérer. Et recracher. » J.M. Coetzee et Berlinde De Bruyckere se connaissent depuis longtemps et admirent réciproquement leur travail. Ils ont collaboré l’année dernière à la publication We Are All Flesh (Rien que chair). De Bruyckere a relu tous les livres de Coetzee, a copié certains passages qui l’ont frappée, les a rangés par thème et en a fait un collage. Elle a procédé de la même manière avec ses propres œuvres, détachant des images de détails et les juxtaposant aux textes de Coetzee. Elle lui a envoyé le tout et a obtenu une réaction. «Nourrie par notre correspondance, j’ai graduellement découvert de plus en plus de liens entre son œuvre et la mienne », dit-elle à ce propos : « La mort d’animaux, la retenue, la douleur, la présence de la blessure et de la cicatrice (…) Son vocabulaire est subtilement omniprésent dans mon œuvre ». Coetzee écrit dans L’Âge de fer: « Nous ne regardons pas quand l’âme quitte le corps mais voilons nos yeux de larmes ou les couvrons de nos mains. Nous ne regardons pas les cicatrices, qui sont les endroits du corps par où l’âme a tenté de toutes ses forces de sortir, mais a été repoussée, enfermée, cousue (…). » De Bruyckere voit cela comme «… mon endroit, je suis celle qui repousse l’âme, l’enferme et la couds, sans rien laisser se perdre. Je rends les citatrices visibles, les chéris. C’est mon terrain d’action. Au moment où l’homme renonce à y être». Berlinde De Bruyckere ne demande pas à J.M. Coetzee une interprétation de son travail, comme il est d’usage avec les commissaires d’exposition et les historiens, mais plutôt un texte parallèle qui juxtapose leurs deux univers et, à travers cette association , rend visibles leurs points communs. Il lui envoie une histoire encore inédite : The Old Woman and the Cats. Elle se plonge dans l’histoire et lui fait jouer un rôle dans la création de sa propre œuvre. Ils entretiennent parallèlement une correspondance dans laquelle la plasticienne décrit minutieusement son processus créatif et l’écrivain le commente, y ajoute des associations, des suggestions, un nouveau texte accompagnant le titre... et contribue à la création de la sculpture. Coetzee vivant à l’autre bout du monde, l’un et l’autre tournent autour de sa création avec des mots. La collaboration complémentaire que Berlinde De Bruyckere a établie avec le commissaire adjoint Philippe Van Cauteren, directeur artistique du S.M.A.K., est toute différente. Van Cauteren vit à Gand et suit physiquement le processus de création dans l’atelier et à Venise. Leurs échanges se concentrent donc sur la réalisation visible, artistique de la sculpture et sur la place qu’elle occupe dans l’œuvre de l’artiste.

Saint Sébastien

À la question du sens que prend la production d’une œuvre d’art contemporain à Venise, une ville imprégnée d’art et de culture depuis des siècles, Berlinde De Bruyckere répond en invoquant le personnage de saint Sébastien. Aucun autre saint n’a été plus vénéré et représenté à Venise que saint Sébastien percé de flèches. Dans une ville si souvent frappée par la mort noire, il est le saint de la peste par excellence ; celui qui n’est pas touché par les flèches divines, qui, croit-on, répandent la peste. Au cours de diverses visites de la ville en compagnie du philosophe et spécialiste de saint Sébastien Herman Parret, Berlinde De Bruyckere s’est appropriée l’iconographie du saint tout autant que ses rôles de martyr, d’intercesseur auprès de Dieu, de symbole de Venise et d’incarnation de la beauté masculine (nuditas criminalis). Elle est extrêmement fascinée par la résistance mentale du personnage : « J’aime cette figure religieuse pour son opiniâtreté. Le jeune officier de l’armée romaine qui est supplicié parce qu’il refuse de renier la foi chrétienne. La résignation avec laquelle il accepte son sort, la fierté qu’il sait préserver. Jamais la moindre expression de douleur sur son visage. Il émane de lui un mélange de beauté et de mépris de soi. Une douleur mystique. C’est ainsi que j’ai perçu le plaisir de transpercer le corps. » En cherchant à intégrer saint Sébastien dans sa nouvelle sculpture, Berlinde De Bruyckere découvre le mouvement d’un corps martyrisé dans la forme du vieil orme. Dépouillé de branches, de bras et de jambes, étalé horizontalement dans la salle, l’arbre devient pour elle un corps démembré, enfermé dans une camisole, meurtri. Les endroits où les branches ont été détachées montrent des traces, des blessures devenues cicatrices. Là où l’écorce est abîmée apparaissent des plaques sensuelles qui ressemblent à de la peau nue. Saint Sébastien n’est plus lié à l’arbre, il est devenu l’arbre. La force de l’imposante souche figure sa résistance. Les branches (autour de la blessure) qui ont été entourées de coussins faits de vieilles couvertures et de vieux draps évoquent la douceur atténuante du lit, forme exprimant l’abandon et l’acceptation. Les étoffes rouges comme imbibées de sang ne font pas seulement penser aux teintes écarlates des tableaux des maîtres vénitiens Bellini, Titien et Véronèse mais évoquent aussi le dernier élan des sèves vitales. Venise Les œuvres antérieures de De Bruyckere témoignent d’une fusion inhérente de la sculpture et du socle. Ses sculptures sont montrées sur des bancs en bois ou exposées dans de vieux placards, sur des plinthes ou des tabourets qu’elle récupère dans un autre monde. Ce sont des objets utilitaires qui ont déjà une histoire. En même temps, la sculpture et le socle sont complémentaires comme la lampe et sa douille. Ils ne produisent pas d’énergie l’un sans l’autre. À la Biennale de Venise, Berlinde De Bruyckere applique cette méthode à grande échelle au Pavillon de la Belgique. « Je traite tout le pavillon de la même manière que mes objets », explique-t-elle. « Je veux créer un état d’âme pour les sculptures comme pour le spectateur. La peur de la peste à Venise, qui revenait toujours et décimait en quelques jours une grande partie de la population, est présente sur les murs et le sol noirs. La mort noire est quelque chose de puissant qui peut être comparé aux fléaux actuels, les épidémies, le sida, les guerres meurtrières, ... » Les murs du pavillon traduisent cette menace angoissante si bien qu’on n’entre et ne sort pas impunément de l’espace. Le visiteur est confronté à un ralentissement. L’architecture n’a plus rien à voir avec la « légèreté » de la ville en été, mais montre ce que masque la surface de l’eau, ce que De Bruyckere désigne comme « les murs vénitiens décadents qui portent les traces de leur passé, gonflés par l’eau qui se fait toujours plus pressante, par la force de l’eau qui se fraie un chemin entre les couches de peinture et montre des “boursoufflures” ». Ce sont des murs pleurants, entourant une œuvre, qui, selon J.M. Coetzee peut apporter « un éclairement, mais un éclairement aussi sombre que profond ». Berlinde De Bruyckere veut que son œuvre apporte du réconfort : « Surtout du réconfort. Et peut-être rien que cela.

» Le catalogue

Le catalogue publié par le Fonds Mercator fait partie intégrante de l’exposition. C’est un « livre d’artiste », où mots et images se rencontrent dans une composition harmonieuse. Une lettre personnelle de Philippe Van Cauteren à Berlinde De Bruyckere, la nouvelle The Old Woman and the Cats de J.M. Coetzee, une sélection de la correspondance entre Coetzee et De Bruyckere, le commentaire du titre par Coetzee et l’essai d’Herman Parret sur saint Sébastien alternent avec des illustrations de l’œuvre. Mirjam Devriendt, la photographe attitrée de Berlinde De Bruyckere, a réalisé des prises de vues à diverses étapes du processus de création. Son objectif glisse sur l’image, part en quête de structures particulières, d’une composition inattendue, de détails minutieux, d’une palette subtile, pour revenir lentement observer l’installation à distance. Mais on n’y trouvera pas de vue d’ensemble de l’installation. Car, dans la réalité, l’œil du spectateur ne peut pas non plus capter toute la richesse visuelle de la sculpture. Fiche technique Berlinde De Bruyckere Kreupelhout – Cripplewood 2012 – 2013 cire, époxy, fer, tissu, corde, peinture, plâtre, feutre bitumé 626 (h) x 1002 x 1686 cm PRESSE IMAGES & DOSSIER DE PRESSE Plus d'information - Pavillon de la Belgique - La Biennale di Venezia

  Plus au sujet de Berlinde De Bruyckere